L’art du Kimberley

Le Kimberley : terre de contrastes

La région du Nord Ouest du continent australien a subit de profondes mutations depuis le milieu de XIXème siècle, avec l’arrivée de l’homme blanc. Qui sont ces blancs qui s’avancent ainsi à partir de 1880 à travers le Kimberley ? Mélange de chercheurs d’or (on peut vraiment parler d’une ruée vers l’or) et d’aventuriers venus pour y installer des fermes gigantesques.

L’artiste Jack Britten (1925-2002) raconte comment il devait la vie à son père. Il était un bon Aborigène, il voyait l’homme blanc avant que l’homme blanc ne le voit disait il. C’est-à-dire qu’à cette époque certains hommes blancs n’hésitaient pas à tirer à vue sur les Aborigènes. Combien d’artistes aujourd’hui célèbres ont ainsi perdu une grande partie de leur famille ? La plupart des artistes du Kimberley ne savent pas lire ou écrire. Mais l’ histoire des clans, les mythes du Temps du Rêve sont transmis oralement de génération en génération. Beaucoup d’Aborigènes nés dans les années 1920 / 1930 se souviennent de l’histoire mouvementée de la fin du XIXème siècle et de la première moitié du XXème. Rover Thomas, pressé par les doyens de la communauté de Turkey Creek (Warmun), forcera les Australiens à se souvenir de ces terribles événements en peignant sa série des Massacres. D’autres artistes suivront cette voie plus tard jusqu’à ce qu’une exposition soit organisée autour de ce thème dans un musée important d’Australie en 2003. Si certains artistes n’hésitent plus à parler de ces massacres, des violences, des rapts d’enfants, ils ne le font que depuis peu de temps. C’est que le traumatisme est grand, la peur toujours présente. Mais il le faut. Des historiens ont occulté ces événements. Les pièces de police de l’époque concluaient à des meurtres entre clans rivaux. Et puis il y a l’exemple de Rover Thomas et cet incroyable moyen de s’exprimer : la peinture. Les doyens en profitent. La peinture n’est pas seulement un moyen de faire connaître sa culture, de peindre « ses Rêves » à la manière des artistes du Désert, les gens du Kimberley ont des choses à nous dire… . L’histoire a eu une incidence sur l’art de cette région beaucoup plus importante que dans le Désert Central.

Rappelons que le Kimberley est une région vaste aux forts contrastes : y cohabitent des Aborigènes qui ont toujours vécu une vie essentiellement tournée vers la mer, des gens des plateaux, des gens des rivières comme ils se nomment eux mêmes et des gens du désert. Beaucoup de groupes aborigènes ont été déplacés et ne vivent donc pas sur leurs terres ancestrales (Ils maintiennent cependant les relations spirituelles avec les sites sacrés par l’intermédiaire des rituels). Parfois aussi, ils adoptent les rites des groupes qui les accueillent. La plupart ont été sédentarisés de force (les Wangkajungka dans les années 1960) ou par choix, attirés par les denrées alimentaires qu’on distribue dans les fermes moyennant un travail non rémunéré (!!).

En 1967/69, suite à l’acquisition de la citoyenneté australienne par les Aborigènes, la loi leurs accorde les mêmes droits…et les mêmes salaires. Les fermes licencient immédiatement en masse, excluant les Aborigènes qui vivent sur leurs terres. Ils vont alors s’amasser dans les communautés que le gouvernement créé. Lorsque la vente d’artisanat (noix de baobab gravées,…), et la peinture permettront enfin de gagner sa vie en toute indépendance, c’est une libération. Freddie Timms, et bien d’autres, diront leur refus de retravailler pour les blancs un jour. …et les cicatrices ne se refermeront pas si facilement. Lorsque ouvre la plus importante mine de diamant au monde, c’est dans le Kimberley. Mais l’emplacement est un site hautement sacré du Rêve de Barramundi. On l’exploite en échange de royalties versés à quelques Aborigènes mais ils n’y trouvent pas leurs comptes… . on va aussi noyer des sites terres en construisant un barrage gigantesque sur la Orb River…Beerbee Mungnari continue d’y peindre les sites sacrés tel qu’il les conserve dans son souvenir. Le Kimberley est une région aux forts contrastes géographiques, climatiques et culturels. Les différents styles artistiques de cette région ne font que refléter ces différences.

Dans le sud, les artistes utilisent les mêmes supports et les mêmes motifs que dans le Désert Central, bien que parfois, essentiellement chez les Wangkajungkas (de Fitzroy Crossing), ils se servent de ces peintures directement pour les rituels; elles sont alors placées sur les épaules des officiants qui chantent et qui dansent ainsi. Le style de cette communauté est toutefois marqué par des vues en perspective typiques du Kimberley mais aussi par une certaines spontanéité, une naïveté qui transparaît, donnant une fraîcheur sans égal à ces œuvres. Elles sont aussi plus colorées puisque l’acrylique a remplacé les ocres et pigments. La communauté de Balgo est célèbre pour ses compositions riches en couleurs où dominent les rouges, jaunes et oranges. Souvent les artistes diluent moins leurs acrylique qu’ils déposent alors en couches épaisses donnant un effet de matière très particulier. Balgo est situé à la limite entre le Désert Central et le Kimberley. C’est une communauté où vivent des membres de très nombreuses ethnies (contrairement aux autres communautés célèbres pour leurs artistes comme à Utopia, Kintore, Kiwirrkura, Yuendumu…).

Ces rites se retrouvent aussi chez les tribus des plateaux, mais les panneaux sont ici enduits d’ocres et les dessins sont radicalement différents. Les Gijas mêlent sobrement vues aériennes et perspectives. Certains de ces rituels, comme le « Kuril Kuril », « rêvé » par Rover Thomas après le passage du cyclone Tracy, sont de nouvelles cérémonies qui montrent que les traditions sont préservées et peuvent se renouveler. Le talent des artistes Gijas de Turkey Creek (Warmun) a propulsé cette région sur le devant de la scène artistique. A Kununurra, des artistes peignent aussi dans un style proche de ceux de Turkey Creek mais y pratiquent aussi la gravure.

Le Nord est le Pays des esprits Wandjina. Ces esprits sont très proches des Ancêtres du Temps du Rêves des autres régions quoique plus souvent associés à l’eau. On les retrouve peint sur les gorges de cette région et depuis quelques années des artistes (essentiellement des Ngarinyin parmi les quels on peut citer Alec Mingelmanganu, Charlie Numbulmoore ou la famille Karedada) se sont mis à les peindre sur des écorces ou sur toile. Deux grands yeux, un nez mais pas de bouche, un halo autour de la tête, tel est leur apparence. Depuis peu des artistes de la région de Derby et de Broome se sont également mis à s’inspirer des Wandjina ou des figures de Bradshaw (personnages filiformes avec des coiffures immenses) mais avec un talent bien moindre que ceux de Kalumburu précédemment cités. Le travail de Biddy et Jack Dale nous a fait découvrir aussi les étonnants et redoutables esprit Argula (voir les reproductions dans le catalogue). On peut aussi y trouver des sculptures, des assemblages (bois, coton par exemple) servant pour les rituels, des noix de baobabs peintes ou gravées et le Kimberley est une région où la gravure est très développée.